Muriel, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous expliquer en quoi votre rôle au sein du Château-Musée de Gien est au cœur de la question de l’accès à la culture et d’un tourisme de qualité en Val de Loire ?
Je m’appelle Muriel OGHARD-MICHOU, je travaille au Château-Musée de Gien depuis bientôt 10 ans en tant que Chargée des publics dont le rôle, par définition, est de faire le lien entre le Château-Musée, les collections qu’il présente et les visiteurs, de toutes provenances et de tous âges confondus. (Adultes, scolaires, familles, personnes empêchées…)
De fait, dans le cadre de ma fonction, avec le soutien de ma responsable et en collaboration avec ma collègue Mélanie, également Médiatrice culturelle, je réfléchis, conçois et conduis des visites, crée des supports informatifs et pédagogiques (livrets jeux, fiches de salle), imagine de nouveaux ateliers créatifs, de nouveaux parcours, afin de satisfaire au plus grand nombre mais également de développer et fidéliser le public. Les aménagements bâtimentaires (ascenseur, élévateur) et investissements matériels (table à langer, espaces de jeux, porte bébé…) permettent de rendre l’expérience de visite encore plus qualitative !
De plus, la mission de référente Handicap, qui me tient particulièrement à cœur, m’amène également à réfléchir et à mettre en place des outils de médiation adaptés aux publics en situation de handicap afin de positionner l’accessibilité et l’inclusion au cœur de notre accueil.
Depuis la réouverture de 2017 et la nouvelle muséographie « Chasse, Histoire et Nature en Val de Loire », comment avez-vous concrètement transformé l’expérience de visite pour en faire à la fois un lieu de découverte culturelle, de compréhension du territoire ligérien et de tourisme qualitatif plutôt que de simple consommation patrimoniale ?
Inaugurée en 2017, la nouvelle muséographie du Musée de la Chasse, installé dans le château depuis 1952, est plus épurée, et intègre désormais, pour « coller » à l’air du temps, des outils numériques (films d’ambiance tournés dans la région, bornes numériques informatives) et accessibles à tous (locaux et touristes français et étranger). Cette présentation permet de replacer, au cœur de l’Histoire de France mais également plus localement et par rapport à la zone géographique auquel le château appartient, l’histoire de la chasse et son importance au cours des siècles. Située aux carrefours de la forêt d’Orléans, de la Sologne, de la Puisaye et du Gâtinais, régions très giboyeuses, la ville de Gien a d’ailleurs été un temps, surnommée capitale de la chasse. Le sujet n’est certes pas facile à traiter aujourd’hui mais fait partie intégrante de l’Histoire des hommes. Tous nos visiteurs, même néophytes, découvrent donc cette passionnante histoire à travers une sélection d’œuvres remarquables, labellisées Musée de France (sculptures, peintures, tapisseries…), présentées tout au long d’un circuit de visite moderne et accessible à tous et dont le château d’Anne de Beaujeu, datant du XVème siècle sert d’écrin ! Patrimoine architectural, histoire locale, œuvres remarquables, tout est réuni pour transformer une « simple » visite de musée, en une riche expérience culturelle !
L’obtention du label Tourisme & Handicap pour les quatre types de handicap est un jalon majeur : pouvez-vous détailler les principales adaptations (parcours, outils de médiation, organisation des visites) qui ont, selon vous, le plus changé la manière dont les publics en situation de handicap s’approprient le château et ses collections ?
Outre la loi « Handicap » de 2005 et l’obligation légale de garantir à chacun l’égalité des chances et des droits, le point de départ de la réflexion autour du développement de l’accessibilité du Château-Musée de Gien, est venue de la possibilité technique d’installer un ascenseur au sein même du bâtiment classé Monument historique. Cet aménagement d’ampleur a permis, dans un premier temps, l’accessibilité des personnes à mobilité réduite, à l’ensemble des salles du musée, desservies comme nous pouvons l’imaginer, par de nombreuses marches !
Le plus « gros » du travail étant fait, l’objectif était donc par la suite de mettre en place les outils de médiation et aménagements nécessaires à l’accessibilité des collections pour chaque type de handicap.
Un plan adapté du musée (gros caractères) détaille tout d’abord les aménagements bâtimentaires (ascenseur, plateforme PMR) et met en avant les éléments pouvant perturber les personnes les plus sensibles (pièces sombres, dispositifs sonores ou visuels…)
Un livret réalisé avec la méthode FALC (facile à lire et à comprendre) est mis à disposition du public. Ce document de visite simplifié a été rédigé en interne puis validé par un groupe de travail de l’ADAPEI 45. Il rend les textes accessibles à tous, particulièrement aux personnes ayant un handicap intellectuel, des troubles cognitifs, ou maîtrisant mal la langue française. Les ateliers et visitent en petits groupes sont également adaptés en fonction des différents degrés de handicap, en amont avec les éducateurs.
A l’accueil, une boucle magnétique permet aux personnes malentendantes appareillées, d’entendre clairement la voix du personnel en supprimant les bruits parasites. Les personnes sourdes, peuvent également profiter d’une visite des salles en scannant un QR code, leur donnant ainsi accès à des vidéos explicatives en Langue des Signes Françaises et sous titrées.
Plus récemment, et dotés d’un système d’audio description, une maquette du château ainsi qu’un dispositif tactile présentant les matériaux utilisés pour sa construction, permettent aux personnes déficientes visuelles d’en apprendre un peu plus sur l’évolution du château au cours des siècles. Pour le reste de la visite, des livrets en braille, en gros caractères ainsi que des loupes sont mis à disposition sur simple demande. Pour les visites de groupes, des reproductions d’œuvres en 3D et des objets à toucher viennent compléter l’offre.
Depuis l’obtention du label, nous avons pu constater une nette augmentation des visiteurs à besoins spécifiques. Pour les « groupes » et à échelle locale, de nombreux partenariats ont été créés avec des DAME (Dispositif d'Accompagnement Médico-Éducatif), Accueils temporaires, Foyers de vie, EHPAD, Hôpitaux de jour… Preuve que, rendre accessible est possible !
La chasse est un sujet parfois sensible et porteur de stéréotypes : comment articulez-vous, dans vos actions de médiation, la valorisation d’un patrimoine cynégétique avec une approche contemporaine de la nature, de la biodiversité et du respect du vivant, afin de proposer un discours culturellement riche et accessible à des publics très variés ?
Comme je l’évoquais un peu plus haut, le sujet traité n’est aujourd’hui pas facile à aborder. Mais il est important de replacer avant toute chose la chasse dans son contexte historique : Les premiers hommes cueilleurs/pêcheurs/chasseurs, le privilège des rois, le braconnage, la régulation des espèces, le travail commun entre la fédération de chasse et l’ONF, l’importance d’un équilibre à trouver dans les pratiques, pour une meilleure compréhension du sujet… C’est en ce sens que nous abordons ce thème en visite et de manière très sereine. Nous nous appuyons sur des faits historiques, les œuvres présentées dans les salles, l’évolution des pratiques et les enjeux qui en découlent. La majorité de notre public, même le plus indécis en ressort conquis.
En ce qui concerne les groupes scolaires, c’est par le prisme des animaux de nos forêts que nous construisons une offre pédagogique interactive et variée : lieu de vie, régime alimentaire, reproduction, famille… Pour les plus petits, la notion des sens est intégrée (cris d’animaux, odeurs de la forêt, plumes/poils à toucher…). Sensibiliser les plus jeunes au monde d’aujourd’hui pour qu’ils construisent ensemble et sans préjugé le monde de demain.
Pouvez-vous partager un exemple très concret – une visite, un dispositif, une rencontre avec un groupe – qui illustre comment l’accessibilité et la médiation que vous mettez en place ont permis à des visiteurs de « franchir un cap » dans leur rapport au patrimoine, à la culture ou au Val de Loire ?
En 2022, j’ai eu la chance d’accueillir en visite adaptée un groupe de l’association de mal-voyants et aveugles - Valentin Haüy. Notre labellisation Tourisme & Handicap obtenue fin 2021, et le référencement du Château-Musée sur le site de la marque qui en a découlé, avait permis à la responsable du groupe d’organiser leur sortie et de nous choisir comme lieu de destination, étant sûre que le parcours de visite était accessible. Ce jour-là, 25 personnes malvoyantes et aveugles, et leurs 20 accompagnateurs ont pu découvrir le musée, profiter et tester les outils de médiation adaptés illustrant le discours. Les retours ont été plus que positifs et ce moment est resté gravé dans ma mémoire.
À l’échelle du château, mais aussi dans le réseau de la Route Jacques-Cœur et du patrimoine ligérien, comment imaginez-vous l’évolution du tourisme culturel de qualité dans les prochaines années : quelles innovations, quels partenariats ou quels changements de regard vous semblent indispensables pour aller plus loin dans l’inclusion et l’exigence culturelle ?
De nos jours et en règle générale attirer plus de monde et convaincre le public de visiter tel ou tel endroit est un combat permanent. La concurrence est rude et de nombreuses offres très variées fleurissent. Le pouvoir d’achat en baisse n’arrangeant rien.
Il faut donc redoubler d’effort, et sans cesse se renouveler. Mais à mon sens, un tourisme culturel inclusif et de qualité passe avant toute chose par l’humain ! Aujourd’hui, le développement et l’utilisation de l’intelligence artificielle, des écrans, du numérique prend une place prépondérante dans nos vies et dans nos métiers. Si ces innovations peuvent être de très bons supports ou outils quand elles sont bien utilisées, elles ne doivent pas complètement effacer les relations humaines, les interactions entre les usagers et nous.
Concernant l’accessibilité des lieux culturelles et plus largement l’inclusion, Il faut à mon sens et avant toute chose, sensibiliser toujours plus le personnel par le biais de formations spécifiques dédiées. Pour ne plus en avoir peur, afin d’adapter notre accueil, nos visites, notre offre au sens large, Il faut connaitre et comprendre le handicap et les besoins individuels qui en découlent.
Dans tous les cas, il ne faut pas hésiter à vulgariser l’histoire afin de démystifier l’image d’un lieu que beaucoup de gens pensent réservé à une élite !
Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser à nos lecteurs qui hésitent encore à pousser la porte du Château-Musée de Gien, et plus largement à ceux qui pensent que les châteaux et les musées ne sont « pas faits pour eux » ?
La seule chose à dire est : Pas besoin d’être chasseur pour pousser la porte de notre beau Château-Musée ! Mais juste aimer les belles choses, aimer découvrir, aimer apprendre ! Les salles présentent en effet de magnifiques œuvres (achats, dépôts, dons) dont certaines proviennent de grands musées tel que le Louvre. On y découvre donc des sculptures, peintures, tapisseries, objets ou encore animaux naturalisés en rapport avec la chasse au vol, la chasse à courre et la chasse à tir. C’est en fait un Musée des Beaux-Arts sur le thème de la chasse ! Et en plus l’équipe est super sympa et surtout très investie !
Ma conclusion ? Osez les Musées car la culture nourrit l’esprit ! Peu importe le thème !
Pour en savoir plus : https://www.chateaumuseegien.fr