Randonnées et itinéraires doux

Interview de Mathieu Mouillet de Les Voyages de Mat : Voyage à vélo et découverte musicale : une autre façon d’explorer le monde

Mathieu, vous avez derrière vous plus de vingt ans de voyages au long cours et ce projet un peu fou de tour du monde musical à vélo avec Musictrotter : comment résumeriez-vous le lien intime qui s’est tissé chez vous...

13 juillet 2026 7 min de lecture
Interview de Mathieu Mouillet de Les Voyages de Mat : Voyage à vélo et découverte musicale : une autre façon d’explorer le monde

Mathieu, vous avez derrière vous plus de vingt ans de voyages au long cours et ce projet un peu fou de tour du monde musical à vélo avec Musictrotter : comment résumeriez-vous le lien intime qui s’est tissé chez vous entre voyage à vélo, musique et manière d’explorer le monde ?

Je dirais que les deux ont été des moyens complémentaires pour voyager de la manière dont je souhaitais : en étant de plein pied dans les pays traversés et au contact de la population. Le vélo comme moyen de locomotion m'a permis de me déplacer librement, en toute autonomie, de passer là où d'autres ne vont pas, de susciter la curiosité et de faire des rencontres. La musique comme fil rouge donnait une raison d'être à ma présence. Elle était l'alibi qui permettait de rentrer en contact avec les gens et de pousser des portes que je n'aurais par poussé sans elle : fêtes religieuses, mariages, conservatoires, coulisses de festivals...

Pendant Musictrotter, le vélo vous a permis d’entrer dans des villages, des campagnes, des quartiers souvent ignorés des itinéraires classiques : pouvez-vous nous raconter concrètement comment cette lenteur et cette vulnérabilité du cycliste ont ouvert des portes… et des oreilles, pour enregistrer ces musiques du monde ?

L'avantage du vélo, c'est qu'il ne met pas de barrière. Vous n'êtes pas dans le cockpit d'un véhicule qui vous isole, avec air conditionné et autoradio, du reste du monde. Vous êtes exposé, accessible à n'importe qui. Et souvent, vous êtes la curiosité du jour alors les gens viennent naturellement vous poser des questions sur ce que vous faites là et parfois, proposent spontanément de l'aide. Ils ont envie de faire un peu partie de l'aventure. Le vélo suscite la sympathie, l'admiration voire même la compassion quand les conditions sont difficiles.

Vous avez ramené des centaines d’heures d’enregistrements : sur le terrain, comment passiez-vous du simple voyageur à la personne à qui l’on confie un chant, une répétition, une fête de village ? Quels rituels, attitudes ou outils avez-vous développés pour instaurer cette confiance musicale en si peu de temps ?

C'est simple : le simple voyageur devenait la personne à qui l'on confie un chant dés qu'il sortit le micro. Je n'avais pas de gros moyens qui peuvent impressionner, juste un minidisc et un bon micro stéréo, j'étais dans une posture de curiosité sincère et j'avais envie de partager. Je crois que les gens ressentais ça. Que quelqu'un fasse des milliers de kilomètres pour venir vous enregistrer, c'est plutôt flatteur. Deux-trois phrases pour présenter le projet et demander si c'est possible d'enregistrer et voilà tout. Un peu comme on fait de la photo de rue... Il y a eu aussi pas mal de "field recording" : on sort le micro sans rien demander à personne, on enregistre et on demande après, si tant est qu'il y ait quelqu'un à qui demander. Les choses se faisaient donc assez spontanément. Quelqu'un faisant référence à mon projet a parlé d'ethnomusicologie à la routarde. Je trouve que ça résume bien l'approche.

Dans vos récits, qu’il s’agisse du tour du monde Musictrotter ou de “La Diagonale du Vide”, on sent que la bande-son d’un voyage transforme le regard sur un territoire : pouvez-vous analyser en quoi l’écoute des musiques locales change notre compréhension des cultures, des rapports de pouvoir, des fractures sociales ou des résistances qui traversent un pays ?

Dans mes récits comme dans mon podcast Musictrotter (https://creators.spotify.com/pod/profile/musictrotter/), la musique ajoute une émotion. Quand les mots parlent au mental, la bande son parle au coeur. Elle permet de placer tout de suite la tonalité dans laquelle le voyage se déroule. D'un point de vue plus cérébral, la musique est un magnifique moyen de toucher énormément de facettes de la culture d'un pays. Les instruments racontent le savoir-faire des artisans locaux, les échanges avec d'autres populations donc les influences extérieures, les gammes sont connectées à la cosmogonie des peuples, les cérémonies où l'on joue de la musique disent quels sont les moments qui comptent, comment la société s'organise, quel est le rôle de chacun... Les musiciens peuvent servir de mémoire, de bouffon, d'opposants... On peut vraiment partir dans toutes les directions et c'est ce qui rend la musique si passionnante comme porte d'entrée pour découvrir un pays.

Vous parlez souvent de voyage “alternatif” et de slow travel : pour quelqu’un qui rêverait de partir à vélo avec l’envie de documenter musicalement un territoire (en France ou ailleurs), quels seraient, selon vous, les pièges à éviter et les quelques principes éthiques indispensables pour ne pas tomber dans l’appropriation ou le simple “butinage sonore” ?

Personnellement, je n'ai rien contre le butinage sonore s'il s'agit de collecter du nectar sonore pour les oreilles. J'aime les ambiances pour l'état dans lequel elles nous plongent et je ne me prive pas de butiner. Le piège dans ce cas serait peut-être de se restreindre à un cadre trop serré. Sur la diagonale du vide (https://www.lesvoyagesdemat.com/diagonale-du-vide/), j'ai croisé de nombreux journalistes qui m'enviaient la liberté et le temps dont je disposais pour butiner. Eux partaient sur le terrain en sachant déjà les réponses qu'ils venaient récolter. Moi, c'était le contraire et je crois que c'est ce qui a fait la richesse du voyage. Maintenant, si l'on parle de butinage au sens de butin fait sur le dos de l'ennemi, le seul principe qui vaille est d'obtenir l'autorisation écrite et signée si le projet est destiné à être diffusé largement. Je ne l'ai pas fait pour Musictrotter et je le regrette car 20 ans plus tard, je n'ai plus les contacts des musiciens...

Aujourd’hui, alors que vous vous définissez comme aspirant accompagnateur en montagne et fin connaisseur de la France rurale, comment imaginez-vous croiser ces différentes cordes – voyage à vélo, marche, montagne, musique et podcast – dans vos futurs projets ? Voyez-vous émerger de nouvelles façons d’explorer un territoire par le son et le déplacement doux ?

C'est une bonne question. Depuis 20 ans, je cherche la meilleure manière de raconter un territoire, de piquer la curiosité de ceux qui me lisent pour les inciter à faire eux aussi leur propre voyage. En devenant accompagnateur en montagne, la logique change. De média je deviendrai médiateur. Il faudra moins donner envie que donner des clés de compréhension. Dans les Alpes de Haute-Provence, les sentiers d'art créés par Andy Goldsworthy (https://www.lesvoyagesdemat.com/blog-voyage-france/provence-alpes-cote-azur/land-art-andy-goldsworthy/), à la croisée de l'art, de la géologie, du patrimoine et de la marche m'ont beaucoup inspiré. J'espère trouver d'autres itinéraires à faire découvrir de manière aussi intelligente.

Pour conclure, si un lecteur a envie de prendre son vélo, un petit enregistreur ou même juste son téléphone pour aller écouter le monde à côté de chez lui, quel conseil très concret – presque un petit “rituel de départ” – lui donneriez-vous pour que cette micro-aventure change vraiment sa façon de voir (et d’entendre) son quotidien ?

Qu'il écoute son envie première, qu'il se fixe un objectif et qu'il se lance sans trop blinder l'organisation. Le plus difficile, c'est toujours le premier pas. Une fois parti, on se rend compte que tout est beaucoup moins difficile que ce que l'on avait anticipé.

Pour en savoir plus : https://www.lesvoyagesdemat.com/