Orléans et le Loiret

Interview de Olivia VOISIN de la Mairie d'Orléans : Les musées d’Orléans au cœur de la culture en Centre-Val de Loire

Olivia, vous dirigez depuis près de dix ans un réseau muséal particulièrement dense pour une métropole de la taille d’Orléans : comment résumeriez-vous le rôle spécifique que jouent aujourd’hui les musées d’Orléans dans le paysage culturel du Centre-Val de Loire,...

13 juillet 2026 10 min de lecture
Interview de Olivia VOISIN de la Mairie d'Orléans : Les musées d’Orléans au cœur de la culture en Centre-Val de Loire

Olivia, vous dirigez depuis près de dix ans un réseau muséal particulièrement dense pour une métropole de la taille d’Orléans : comment résumeriez-vous le rôle spécifique que jouent aujourd’hui les musées d’Orléans dans le paysage culturel du Centre-Val de Loire, au-delà de la seule ville-centre ?

Les Musées d'Orléans occupent une place à part dans le paysage muséal français : le musée des Beaux-Arts est aujourd'hui l'un des trois plus grands musées en région et a la particularité d'avoir ouvert en 1825 grâce aux dons des amateurs du territoire, qui ont fédéré leurs collections pour doter leur ville d'un grand musée. Cette histoire unique en fait, avec l'Hôtel Cabu - musée d'Histoire et d'Archéologie - et le centre d'interprétation de la Maison de Jeanne d'Arc, un pôle chargé d'histoire, au-delà des chefs-d'œuvre qui y sont conservés et qui relèvent d'une histoire de l'art européenne. Il est le reflet d'une histoire du goût de la région, continuant par exemple de faire vivre le mythique château de Richelieu, ou le tombeau de Morvillier de Germain Pilon, auparavant à Blois. La programmation, très dynamique, avec trois à quatre expositions d'envergure par an et des activités tout au long de l'année, en fait un lieu central pour tout amateur d'art, en même temps qu'un pôle d'attractivité touristique.

Le Musée des Beaux-Arts, l’Hôtel Cabu, la Maison de Jeanne d’Arc et le MOBE constituent un ensemble très complémentaire, de l’archéologie à la biodiversité : pouvez-vous nous décrire comment vous avez repensé ce réseau pour qu’il fonctionne comme un véritable écosystème culturel à l’échelle de la métropole et de la région ?

Le musée qui ouvre ses portes le 4 novembre 1825 se veut encyclopédique et, dès le départ, au-delà de la collection de peintures, installe un cabinet d'arts graphiques, développe la place de la sculpture et envisage d'avoir un cabinet d'histoire naturelle, qui ouvre trois ans plus tard. L'Hôtel des Créneaux, dans lequel le musée est installé, se montre immédiatement trop étroit et des succursales se créent pour laisser plus de place aux Beaux-Arts. En 1862, l'Hôtel Cabu ouvre ses portes avec l'archéologie, le mobilier et les objets d'art ; puis viennent le musée Jeanne d'Arc et, en 1907, le musée Paul Fourché avec la collection de ce dernier, pillé en 1940, tandis que les deux précédents sont incendiés. Enfin, en 1966, le cabinet d'histoire naturelle est déplacé dans un nouveau muséum, qui a depuis été rénové. Il a ensuite quitté les musées pour devenir un centre d'interprétation sur la biodiversité, mais la cohérence globale de l'ouverture de toutes ces institutions procède bien d'une logique née en 1825 et qui a présidé à la politique d'enrichissement des collections. Aujourd'hui, les établissements travaillent en synergie de façon à proposer un parcours de musée en musée, avec un billet permettant, dans la même journée, de se rendre partout et un abonnement annuel à 15 euros pour pleinement profiter de la programmation liée entre le musée des Beaux-Arts, l'Hôtel Cabu et la Maison de Jeanne d'Arc.

Vous êtes spécialiste du XIXe siècle et des relations entre les arts, notamment avec le théâtre : en quoi cette expertise influence-t-elle la manière dont vous concevez les expositions et la médiation à Orléans, et comment cela se traduit-il concrètement pour le public du Centre-Val de Loire ?

Même si cette spécialité académique aurait pu rester un intérêt de temps libre, mes fonctions exigeant que je travaille sur des périodes et des problématiques bien plus vastes, elle m'a permis de poser un regard moins restrictif sur les collections, notamment celles du XIXe siècle qui étaient quasi intégralement en réserves. Plus largement, j'ai étudié comment les artistes ont cherché à croiser les arts, de même que les commanditaires, en partant aussi d'une idée de culture visuelle du public, et j'avais à cœur de proposer une programmation qui mêle la danse, la musique et le théâtre pour enrichir la perception que le public a des œuvres ; mais je voulais aussi l'introduire dans le parcours de visite, qui vient d'être entièrement repensé, et chaque œuvre bénéficie aujourd'hui d'un cartel long donnant toutes les clés pour la comprendre (artiste, histoire de l'œuvre, histoire sociale et culturelle...). Ces cartels n'ont pas à être tous lus, mais si un visiteur veut en savoir plus sur une œuvre, ils mettent tout le monde à égalité face à la connaissance et donc au plaisir ressenti devant un tableau ou une sculpture.

Le trésor de Neuvy-en-Sullias à l’Hôtel Cabu, la richesse exceptionnelle des collections du Musée des Beaux-Arts, la figure de Jeanne d’Arc… Comment conciliez-vous la mise en valeur de ces « trésors » patrimoniaux avec la nécessité de parler aux habitants d’aujourd’hui, y compris ceux qui ne se sentent pas spontanément concernés par les musées ?

L'absence d'enseignement d'histoire de l'art en France rebat complètement les cartes du goût du public qui, dans l'absolu, ne connaît que peu d'artistes et de périodes artistiques et s'intéresse à des aspects auparavant passés sous silence alors qu'ils sont passionnants, à commencer par l'histoire des objets, l'histoire du goût et la matérialité. Il est important de repenser les approches pour ne pas être pontifiants et répondre à une pluralité d'intérêts afin de conduire à comprendre et apprécier l'œuvre, ce qui peut passer par des formes de médiation renouvelées, comme des escape games, de la réalité augmentée ou des récits. La richesse du territoire est sans fin et invite à stimuler la curiosité des habitants, qui bien souvent ignorent son histoire et son histoire de l'art. Faire naître de la fierté est l'un de nos grands enjeux, car il faut bien l'avouer, peu de territoires peuvent se prévaloir d'une telle pluralité et d'une telle richesse.

Votre résidence à la Villa Albertine vous a permis d’observer de près les pratiques muséales américaines : quelles idées ou méthodes vous ont le plus marquée, et lesquelles avez-vous déjà commencé à adapter aux musées d’Orléans pour renforcer leur inscription au cœur de la vie culturelle régionale ?

Je connais bien les musées américains. J'avais déjà fait mon stage de conservatrice en 2013 à la Frick Collection, à New York, et j'en avais profité pour voyager et rencontrer des collègues. J'avais alors été très frappée par les cartels au sol du musée de San Francisco et, lorsque j'ai lancé la refonte du parcours du musée d'Orléans en 2016, j'ai généralisé cette idée qui permettait de libérer le mur, d'enrichir l'accrochage, d'offrir plus de contenus et d'opérer une petite mise à distance. La question des cartels est, à mon sens, le cœur des problématiques d'un musée car ils sont le pivot entre l'œuvre et le visiteur. C'est donc naturellement ce sujet que j'ai voulu aborder lors de ma résidence à la Villa Albertine, qui s'est déroulée sur la côte Est, de Richmond à New York, puis au Texas et à Los Angeles, avec l'idée du devoir de transparence que les musées doivent adopter (transparence sur le sens des œuvres, leur histoire, l'égal accès de tous à la connaissance). J'ai pu observer que, comme en France, la question des cartels relève moins de pratiques à l'échelle d'un pays ou d'une région que d'approches différant d'un musée à l'autre. J'ai particulièrement retenu celle du Broad à Los Angeles, qui prône les cartels longs (nous partageons cette conviction), qu'ils déclinent en présupposant que le visiteur ne connaît aucune notion, de façon à toujours réexpliquer chaque terme et ne perdre personne en chemin. J'ai pu observer également à quel point la France pouvait être fière de ne pas accuser de retard dans le domaine des contenus et, au contraire, de participer à cette grande réflexion collective. Le musée d'Orléans, sur ce point, fait figure de pionnier avec un engagement qui fait école.

Si l’on se projette à dix ans, quelle place idéale aimeriez-vous que les musées d’Orléans occupent dans le Centre-Val de Loire : en termes d’innovation, de recherche, de tourisme culturel mais aussi de lien social avec les 22 communes de la métropole et au-delà ?

Au vu de l'importance des collections d'Orléans, on ne peut que s'étonner de la faible fréquentation régionale, le public se répartissant en 2026 entre la métropole d'Orléans, la région parisienne et le tourisme français et étranger. Pourtant, ce musée, aussi grand soit-il, est avant tout un musée parlant de son territoire à l'échelle régionale, offrant l'opportunité de bénéficier, à une distance réduite, de lieux incarnés et riches, avec une programmation parmi les plus dynamiques de France et des expositions d'envergure nationale. La place idéale serait donc celle imaginée par ceux qui ont rêvé ce musée et fait advenir leur rêve : un lieu, désormais réparti sur plusieurs sites, dans lequel venir profiter de la beauté du monde, se ressourcer, apprendre et se détendre.

Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux habitants du Centre-Val de Loire qui n’ont peut-être pas encore franchi les portes des musées d’Orléans, ou qui les connaissent mal : qu’auraient-ils à y découvrir qui pourrait réellement changer leur regard sur leur territoire ?

Les musées d'Orléans ont un paradoxe : ils conservent, tous domaines confondus, l'une des plus grandes collections françaises mais, pendant longtemps, elle fut invisible faute de place, malgré les pillages et les destructions causés par les Allemands en juin 1940. Aujourd'hui, le grand bâtiment inauguré en 1984 a opéré sa mue. Les 25, 26 et 27 septembre, un grand week-end inaugural marquera un tournant avec la réouverture du musée des Beaux-Arts après dix ans de réaménagements, sans fermeture du musée. Étape après étape, tout a été repensé. Ceux qui l'ont visité il y a plus de dix ans ne pourront rien reconnaître ; les autres en découvriront toujours plus ; et, enfin, ceux qui ne l'ont jamais vu se demanderont comment ils ont pu passer à côté ! Les 1 300 œuvres exposées (le deuxième plus grand nombre hors de Paris après La Piscine de Roubaix) accompagnent le visiteur dans une balade qui sera, pour certains, un apprentissage, pour d'autres un délassement, pour d'autres encore un moment de réflexion et de poésie, ou un instant pour découvrir l'engagement de femmes et d'hommes au service, d'une certaine façon, du bonheur des visiteurs d'aujourd'hui. Ce partage de valeurs est essentiel : il donne son âme au lieu et sa singularité à l'expérience de visite. Prendre soin des visiteurs, tel est le credo des musées d'Orléans !

Pour en savoir plus : https://www.orleans.fr/