Randonnées et itinéraires doux

Interview de Sabrina Clamens de Les ânes de Madame : Développer une activité touristique autour des ânes en Centre-Val de Loire

Sabrina, pouvez-vous revenir sur la naissance des « Ânes de Madame » en 2011 : qu’est-ce qui vous a donné envie de créer une activité de randonnées avec ânes en plein cœur du Centre-Val de Loire, entre Chambord et Cheverny,...

7 juin 2026 10 min de lecture
Interview de Sabrina Clamens de Les ânes de Madame : Développer une activité touristique autour des ânes en Centre-Val de Loire

Sabrina, pouvez-vous revenir sur la naissance des « Ânes de Madame » en 2011 : qu’est-ce qui vous a donné envie de créer une activité de randonnées avec ânes en plein cœur du Centre-Val de Loire, entre Chambord et Cheverny, et en quoi ce territoire a-t-il été déterminant dans votre projet ?

C'est une histoire très personnelle car l'envie de créer Les ânes de Madame est née de l'adoption de notre fille Ossyane. Nous avions déjà 2 enfants biologiques et quand Ossyane est arrivée, mon mari et moi avons cherché une activité familiale avec des animaux qui pourrait faciliter les liens entre nous, les enfants et Ossyane. Et c'est comme ça que nous avons découvert la randonnée avec des ânes dans l'Aveyron. Nous sommes tombés amoureux de ces animaux à longues oreilles.Un vrai coup de foudre ! Lors du trajet du retour, j'ai réfléchi à ces quelques jours de randonnée et j'ai eu envie de faire vivre cette expérience fabuleuse dans ma région. J'avais donné ma démission pour m'occuper d'Ossyane, qui finalement a très vite été scolarisée, j'avais donc tout le temps de monter le projet. Aucune proposition du même type dans la région Centre Val de Loire, je décidais de me lancer. Ma grand-mère m'a prêté quelques prairies et j'ai débuté avec 4 ânes. J'en ai 17 maintenant. La Sologne et le Val de Loire se prêtent vraiment bien à cette activité, beaucoup de chemins de randonnées, un patrimoine fantastique, un terroir à faire connaître.... dans une démarche éco-responsable.

Au fil des années, comment avez-vous construit concrètement votre offre – des balades de deux heures aux itinérances de deux jours – pour qu’elle reste à la fois familiale, accessible aux tout-petits et suffisamment dépaysante pour des adultes en quête de nature et d’authenticité ?

J'ai tout d'abord débuté avec des petites randonnées (2 heures , demi-journée), histoire de me familiariser avec le public, connaître les chemins, les points d'intérêts touristiques .. et bien connaître mes ânes. Peu d'activités sont accessibles à tous (les tout-petits, les ados, les grand-parents ...) c'est pourquoi nous continuons les balades de 2 heures et à la journée pour proposer des moments de découverte de l'âne et des moments de partage en famille. Ensuite, nous avons développé l'itinérance de 2 à 7 jours, qui est devenu le coeur de notre métier. Proposer une activité qui valorise l'itinérance douce, prendre son temps, comprendre, observer et respecter la nature. Faire connaître notre région autrement dans une démarche éco-responsable. Comme nous cherchions des hébergements pour nos randonneurs, nous avons crée notre petit camping nature insolite pour compléter l'offre. 95 % de nos campeurs randonnent avec l'un de nos ânes. Désormais, l'un ne va pas sans l'autre !

Vous proposez une expérience très sensorielle et lente, au rythme de l’âne, dans la forêt de Sologne : en quoi cette approche diffère-t-elle du tourisme « classique » de châteaux et de grands sites, et quels retours vous font les visiteurs sur ce changement de tempo ?

Déjà, on lâche sa voiture, son portable (retour au carte IGN papier) ce qui permet de se recentrer sur soi, sur les siens. L'idée est de prendre son temps, de marcher au rythme tranquille de l'âne. Prendre le temps de faire connaissance avec son âne, le comprendre, lâcher-prise, créer une complicité avec son compagnon de marche. Cela permet aussi de vivre une aventure en famille, grands comme petits peuvent avoir un rôle à jouer (monter sur l'âne pour les plus petits, mener l'âne, être responsable de son âne, le nourrir, le brosser, savoir lire une carte ..). Il y a aussi la notion de se délester, de prendre l'essentiel (préparation des bagages, pique-nique, s'interroger sur ce qui est absolument essentiel). On ne consomme pas de la randonnée avec un âne, on vit l'expérience, on compose, on ajuste selon son âne, la météo ... Les randonneurs sont toujours étonnés du nombre de km que les enfants ont marché, la relation qui s'installe avec l'animal. Une vraie déconnexion. Le centre Val de Loire m'offre la possibilité de varier les plaisirs : nature, patrimoine et terroir. Ils peuvent visiter grands et petits châteaux et ils apprécient cette diversité et aiment l'idée d'avoir un but à la marche (visite du château de Cheverny, Château de Villesavin, château de Fougères / Bièvre, château de Chémery, visite de fermes, de chais, chocolaterie ..) Et surtout la randonnée avec un âne permet de faire connaissance avec les locaux. IL n'est pas rare qu'une personne dans son jardin arrête mes randonneurs pour discuter, offrir de l'eau ... l'âne est un animal populaire et est vecteur de rencontres.

La randonnée gourmande à Contres, avec dégustation de madeleines et visite des ateliers Saint-Michel, illustre un croisement entre patrimoine culinaire, industriel et nature : comment avez-vous imaginé cette formule, et quels sont, selon vous, les facteurs clés pour réussir ce type de partenariat local ?

La randonnée gourmande est une idée qui plaît beaucoup aux randonneurs. L'idée d'aller visiter les ateliers et tout simplement goûter les produits St Michel est très apprécié des touristes ou des locaux. Toutefois, la perspective de marcher dans une zone industrielle est moins tentant. Il est très difficile de monter ce genre de randonnées pour des raisons de sécurité. Il faut traverser une très grande route sans passage piéton pour arriver jusqu'aux Atelier St Michel. Les zones industrielles ne sont pas adaptées à la randonnée et nous avons dû renoncer à cette randonnée. Nous avons remplacé ces randonnées par des randonnées qui emmènent les randonneurs dans des fermes ou ils peuvent aller faire leur course (produits frais de la ferme).

Votre site accueille aussi « L’Heureux Hasard », un camping éco-responsable et insolite au cœur de la seule ânerie du département : comment articulez-vous hébergement, respect de l’environnement et bien-être animal pour en faire un véritable écosystème touristique cohérent ?

Nous essayons d'être le moins intrusif pour la nature et de respecter nos idéaux écologiques. Notre démarche est de toujours privilégier l'humain et de réfléchir à être le moins impactant pour la nature (dans nos choix de communication, réseaux de vente, favoriser les produits locaux et bio dans nos petits-déjeuners par exemple). Nous avons fait le choix d'hébergements que nous avons imaginé et crée nous-mêmes, des cabanes en bois démontables facilement, avec des matériaux nobles (bois, fougères, brande pour l'isolation ..). Des cabanes sans électricité, juste des panneaux solaires pour la lumière, récupération d'eau des toits, phyto-épuration avec des roseaux. Nous incitons en amont nos campeurs à amener leurs vélos pour ne pas trop utiliser la voiture. Nous incitons à prendre le temps et à observer la nature : nombreux nichoirs et écoute des oiseaux (35 espèces dénombrés différentes au printemps), espaces non tondus pour les insectes, papillons, des pierres pour les lézards, des espaces pour jardiner, mettre les mains dans la terre pour les enfants, faire des tisanes avec les nombreuses plantes aromatiques dans nos buttes de permaculture ... Et surtout, prendre le temps d'être avec les campeurs, expliquer notre démarche. Ne pas offrir l'électricité dans nos cabanes est une façon pour nous d'inciter les campeurs à se retrouver dans la cuisine commune, autours des barbecues, du chalet, de l'aire du feu de camp pour échanger, partager, discuter ... Le choix aussi de ne pas faire pénétrer de voitures sur le camping privilégie le calme, la sécurité pour les enfants. Et sans oublier nos ânes qui sont les vedettes du camping : venir les nourrir avec nous, ramasser les oeufs, nettoyer les abris des ânes, les papouiller.

Avec le recul, quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées pour développer une activité touristique autour des ânes en Centre-Val de Loire (réglementation, visibilité, éducation du public, saisonnalité…) et comment voyez-vous évoluer ce type de tourisme doux dans la région dans les cinq à dix prochaines années ?

Je n'ai pas rencontré de réelles difficulté pour m'installer avec mes ânes. La difficulté est de se faire connaître dans une région qui est connue pour ses châteaux. Quand on pense Centre Val de Loire, il ne nous vient pas spontanément à l'idée "territoire de randonnées". Il faut donc prouver que la région est riche de très beaux parcours de randonnées à pied, accessibles à tous, loin du tourisme de masse des châteaux ! On peut être seul au monde sur un sentier forestier de Sologne ! Donner envie de randonner en Centre Val de Loire. Nous sommes aussi confrontés à une demande de "consommation" de randonnée avec un âne (c'est instagrammable ! ) et cela va à l'encontre de ce que nous avons envie de faire vivre et nous devons veiller au bien être de nos ânes. On remarque que les gens sont de plus en plus demandeurs d'activités douces, ont envie de ralentir le rythme. Nous allons devoir nous adapter à une nouvelle clientèle qui prévoit leur séjour, vacances en quelques clics (chat GPT par exemple) et nous allons devoir proposer des produits touristiques de plus en plus clefs en main (facilité de réservation, du tout-compris : hébergement, pique-nique, repas ...). Il est beaucoup mis en avant les pistes cyclables (La Loire à vélo, Coeur de France à vélo ..) mais on oublie de mettre en avant nos sentiers de randonnées, nos belles forêts, notre superbe Loire ..).

Pour finir, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui rêve de lancer, dans un autre coin de France, une activité de randonnées avec ânes inspirée de votre modèle, et quel message avez-vous envie d’adresser aux lecteurs qui hésitent encore à venir découvrir la Sologne avec « Les Ânes de Madame » ?

De faire comme son coeur lui dit de faire. Ne pas copier, avoir un lieu qui lui ressemble, qui défend ses valeurs. Prendre en considération que de travailler avec des animaux, cela implique de s'en occuper 365 jours. De prendre en compte qu'une petite entreprise veut dire gérer l'administratif, la comptabilité, la communication, des choix marketing, le soin aux animaux, l'entretien des prairies ... et parfois on passe un peu de temps "calinou" avec nos ânes ! Une de mes plus grandes désillusion a été de croire que j'allais vivre dehors avec mes ânes ! Mais c'est un métier ou l'on fait de grandes rencontres humaines. Randonner avec un âne, c'est donner une âme à la marche. Randonner en Sologne, c'est prendre le temps de découvrir des sites naturels fabuleux, une faune et une flore très riches, agrémentés de temps en temps de visites de châteaux, de dégustations de produits locaux (nos fameuses fraises, vins ..) et de faire la connaissance de locaux fort chaleureux. A partager en famille, entre potes, en amoureux, aucune restriction à la randonnée avec un âne. Que ce soit décompresser, pour se déconnecter, pour vivre une expérience avec ses enfants, pour découvrir un territoire, pour lâcher-prise, pour découvrir un animal très attachant, l'âne, tout est une bonne raison de randonner avec un âne.

Pour en savoir plus : https://www.lesanesdemadame.com